lundi 16 janvier 2012

Le rôle politique du roi Albert II en 2001

Le Roi se rend en janvier 2001 à l'hôpital Onze Lieve Vrouw d'Alost pour rendre hommage à la dépouille mortelle de Paul Van den Boeynants (81 ans) et présenter ses condoléances à sa famille. Cet administrateur de sociétés fut notamment député, président du PS, ministre de la Défense Nationale et premier ministre. Le roi Baudouin lui avait octroyé le titre de Ministre d'Etat. Paul Van den Boeynants était aussi entré dans l'Histoire pour son médiatique enlèvement par la bande Haemers en 1989.

Le 23 janvier, après une nuit de négociations, les représentants des différents gouvernements du pays aboutissent à un accord (dit de la St. Polycarpe) sur une nouvelle réforme de l'Etat. Grâce au soutien du PSC dans l'opposition, il recueille 2/3 des voix au parlement. Les Flamands obtiennent la régionalisation de l'agriculture, du commerce extérieur, de la loi communale et provinciale, de certains impôts (droits d'enregistrement, de donation de biens immobiliers, taxes de circulation, etc.). Les francophones décrochent l'adaptation du financement des communautés à l'évolution de la prospérité économique et sauvent ainsi la communauté française de la faillite annoncée depuis plusieurs années.

Bien entendu, le Roi était peu favorable à cette nouvelle étape dans le fédéralisme. D'après le livre "Roi et vice-roi" de Guy Polspoel et Pol Van den Driessche, un incident se serait produit à ce sujet en avril 2001 entre le premier ministre et le chef de cabinet du Roi Jacques van Ypersele de Strihou. Le souverain devait signer des documents sur la réforme de l'Etat pour qu'ils puissent être introduits au parlement dans les temps. Le gouvernement aurait appris avec surprise qu'il avait déjà quitté Bruxelles et qu'il devait embarquer peu après dans un avion militaire pour ses vacances de Pâques dans le sud de la France. Voulant à tout prix que les papiers soient signés à temps, Guy Verhofstadt aurait ordonné que l'appareil reste sur le tarmac. Il aurait accusé le chef de cabinet du Roi d'avoir usé d'une "manoeuvre de retardement".

En régionalisant la loi communale, les accords de la St. Polycarpe suppriment un des pouvoirs du souverain : la signature de l'acte de nomination des gouverneurs de nos 10 provinces et des bourgmestres de nos 589 communes. Ce rôle est rempli depuis 2002 par le ministre régional des Affaires intérieures. Malgré la suppression de l'Office Belge du Commerce Extérieur, Albert II réussit à obtenir la création d'une Agence Fédérale du Commerce Extérieur, qui aurait pour but d'organiser les missions économiques du prince héritier Philippe. Ce souhait du Roi rejoignait celui des hommes d'affaires belges, bien conscients que la présence du prince à la tête d'une délégation permettait d'ouvrir beaucoup plus de portes à l'étranger et d'avoir une couverture médiatique plus importante (d'autant que désormais, la populaire et glamour princesse Mathilde participait à certains voyages).

Entretemps, suite à la publication du manifeste "Le corps n'est pas une marchandise", le Roi consacre l'intégralité de son discours de Nouvel An 2001 à la traite des êtres humains :

"A propos de notre pays, le manifeste des parlementaires précise et je cite : "La Belgique reste, malgré les efforts de ces dernières années et une législation pilote en cette matière, une plaque tournante de la traite des femmes. Le constat est donc effrayant et laisse trop de gens indifférents. Nous le disons avec force et conviction : ce laisser-faire couvre une entreprise dégradante, un trafic déshonorant, un monde de violence et de cruauté". Fin de citation.

Quant aux raisons de ce phénomène, un rapport récent du parlement européen souligne que la prostitution, en règle générale, ne découle pas d'un choix de vie. Il s'agit en l'occurence d'un phénomène étroitement lié à des conditions de vie très défavorables.

Que peuvent faire la communauté internationale, l'Europe et la Belgique face à ce drame dont l'ampleur ne cesse d'augmenter? Il me paraît que seule une action concertée internationalement puisse faire régresser ce trafic. Cette action doit se porter d'une part sur les pays d'origine des victimes, d'autre part sur les pays occidentaux où ces personnes sont traitées comme des esclaves, et enfin sur les réseaux mafieux.

Il va de soi que dans les pays d'origine des victimes, les circonstances qui provoquent l'émigration méritent un traitement prioritaire. Ces circonstances sont variées : guerres, pauvreté extrême, perspectives d'avenir inexistantes. Ces pays, en accord avec la communauté internationale, doivent orienter les programmes de coopération en faveur des personnes les plus vulnérables. Ainsi la Fondation Roi Baudouin soutient dans différents pays des Balkans des projets destinés à aider et à procurer une formation aux enfants des rues. Par ailleurs, des campagnes d'information sont indispensables. Les candidats migrants doivent connaître les risques d'exploitation attachés à la migration illégale. L'Organisation Mondiale des Migrations s'y emploie utilement.

Dans les pays occidentaux, il y a lieu, comme le soulignent les auteurs du manifeste, de mettre en place un système préventif qui informe le client de sa complicité. Il est indispensable aussi d'aider les associations de terrain qui viennent en aide aux victimes. Dans notre pays, il s'agit notamment de Payoke, Pag-Asa, Sürya ou du Nid. D'autre part, le centre pour l'égalité des chances fait une utile évaluation annuelle de la traite des êtres humains en Belgique.

La lutte contre toutes les formes de traite doit devenir une priorité pour nous tous. Les conclusions du conseil européen de Tampere contiennent un mandat clair à ce sujet. Je me réjouis que la présidence suédoise de l'Union Européenne ait déjà proposé un programme d'action en cinq points à ce propos. Notre gouvernement aussi a décidé d'organiser pendant la présidence belge de l'Union Européenne une réunion spéciale consacrée aux problèmes de l'immigration. La traite des êtres humains y sera également à l'ordre du jour.

Mettons tout en oeuvre pour réinsérer ces victimes et pour leur proposer des alternatives concrètes. Luttons efficacement contre les mafias criminelles qui organisent ces trafics d'êtres humains, de drogue, d'armes et de blanchiment d'argent. Chez nous, il s'agit notamment de mafias albanaises qui, selon la commission du Sénat, se montrent particulièrement brutales et cruelles.

Le parlement européen demande aux Etats membres et aux pays candidats : d'établir une autorité centrale chargée de la lutte contre le commerce des êtres humains, de mettre en place ou de renforcer des unités de police spécialisées dans ces questions, d'améliorer la coopération entre pays d'origine, de transit, de destination, Europol et Interpol.

La Commission Européenne, enfin, devrait présenter des propositions concrètes visant à harmoniser les législations et méthodes nationales de détection et de poursuite. Elle a déjà actuellement développé le programme STOP, qui a pour but de former des responsables de la lutte contre la traite des êtres humains.

Je voudrais terminer par une réflexion plus personnelle. Il y a une dizaine d'années, un journaliste belge avait écrit une série d'articles sur le même sujet. Ils avaient fort ému mon frère le roi Baudouin qui, peu après, visita le centre Payoke à Anvers. A la même époque, une commission parlementaire avait été à la base d'une législation nouvelle, entrée en vigueur dans notre pays en avril 1995 et qui fut considérée alors comme une législation pilote.

Plus de cinq ans après, force nous est de constater que chez nous et en Europe, le problème s'est fortement aggravé. Par contre, nous sommes bien placés pour reprendre l'initiative et combattre résolument les esclavagistes des temps modernes. C'est un combat pour la dignité de la personne humaine. Pour ma part, je le fais par conviction personnelle et par fidélité à la mémoire de mon frère".

Selon l'ouvrage "Métier de Roi" de Pierre-Yves Monette (conseiller honoraire des rois Baudouin et Albert II), le Roi aurait insisté auprès de Guy Verhofstadt pour que la traite des êtres humains soit reprise parmi les 16 priorités du gouvernement belge lors de la présidence de l'Union Européenne du 1er juillet au 31 décembre 2001. Ce qui fut fait.

Début juillet, le Roi, la Reine, le président de la Commission Européenne Romano Prodi et le premier ministre Guy Verhofstadt assistent à un spectacle de danse de la troupe belge Rosas au Théâtre Royal de la Monnaie, organisé pour le début de la présidence belge de l'Union Européenne. Albert II consacre l'intégralité de son discours de la fête nationale 2001 à la construction européenne et aux objectifs européens de notre gouvernement fédéral pour les six prochains mois.

Le 11 septembre, plusieurs avions sont détournés aux Etats-Unis par des terroristes et foncent dans les tours jumelles du World Trade Center à New York, ainsi qu'au Ministère de la Défense (le Pentagone) à Washington. Ces attentats causent la mort de plusieurs milliers de personnes et choquent le monde entier. Quelques heures plus tard, le Palais annonce : "Le Roi exprime son horreur, son profond chagrin et adresse sa sympathie aux familles des victimes". Le porte-parole ajoute que le souverain avait envoyé un télégramme au président George W. Bush, et que le prince Laurent, en mission aux USA avec le ministre-président de la région bruxelloise François-Xavier de Donnéa, était hors de danger à Boston.

Le lendemain, la famille royale fait un triple hommage aux victimes. Le roi Albert et la reine Paola reçoivent en audience l'ambassadeur des Etats-Unis Stephen Bauer et son épouse. En mission économique au Maroc, le prince héritier exprime sa compassion et sa tristesse lors d'une conférence de presse. Le prince Laurent assiste à une cérémonie religieuse à la cathédrale de Boston. Le 15 septembre, le prince Philippe et la princesse Mathilde sont présents à la messe d'hommage à la cathédrale Saints-Michel-et-Gudule à Bruxelles.

Afin d'apporter sa contribution personnelle au civisme fédéral qu'il prône dans ses discours, le Roi décide en 2001 de supprimer l'attribution de titres dynastiques (comte du Hainaut, prince de Liège et comte de Flandre) à des membres de la famille royale. Si on avait respecté la tradition, la princesse Elisabeth (premier enfant successible du prince héritier) aurait dû être comtesse de Hainaut. Il n'en fut rien. En accord avec le gouvernement, Albert II estimait qu'Elisabeth était la princesse de tous les Belges, et pas uniquement d'une province. Cela ne correspondait plus à la volonté de la famille royale d'être au-dessus des communautés linguistiques et de maintenir la cohésion de la Belgique fédérale. Par contre, le prince Philippe reste duc de Brabant, car il y a un Brabant flamand et un Brabant wallon...

Le 7 novembre, le Tribunal de Commerce de Bruxelles déclare la faillite de notre compagnie aérienne, la Sabena, qui emploie 10.000 personnes. Aussitôt Maurice Lippens et Etienne Davignon décident de lui trouver un successeur, avec le soutien du Roi et du premier ministre Guy Verhofstadt. Grâce à leur imposant carnet d'adresses, ils partent à la recherche de capitaux pour une mission presque impossible. Probablement que Jacques van Ypersele de Strihou donne également de nombreux coups de téléphone. Certains journalistes évoquent une "mission royale", mais les deux compères répondent que le devoir patriotique est leur seule motivation.

Dans son discours de Noël 2001, Albert II évoque la faillite de la Sabena : "Je songe avec émotion aux milliers de personnes qui ont perdu récemment leur emploi, éprouvant désarroi et tristesse. Puissent-elles, en cette trêve de Noël, retrouver force et courage. Je tiens par ailleurs à féliciter chaleureusement tous ceux qui dans un esprit de solidarité s'efforcent de créer des emplois nouveaux ou de préserver des emplois menacés, notamment dans le transport aérien".

Maurice Lippens et Etienne Davignon réussissent à lancer début 2002 une nouvelle compagnie aux ambitions plus restreintes : la SN Brussels Airlines. En remerciement, Etienne Davignon reçoit en 2004 le titre honorifique de Ministre d'Etat.

Entretemps, vu que les partis sociaux-chrétiens sont désormais dans l'opposition, le gouvernement Verhofstadt Ier décide de marquer la séparation entre l'Eglise et l'Etat lors de la fête du Roi 2001.

Premier changement : le Te Deum perd son caractère officiel. Ce n'est plus le ministre de l'Intérieur, mais les autorités religieuses qui invitent à la célébration. Des détachements militaires ne sont plus présents à la cathédrale Saints-Michel-et-Gudule. Les enfants du Roi y assistent en civil et plus en uniforme militaire.

Seconde modification : en fin d'après-midi, une réception est organisée pour 600 personnes (la famille royale, les autorités politiques, religieuses, judiciaires et militaires du pays, ainsi que des citoyens choisis par les gouverneurs de province), au cours de laquelle le premier ministre, les présidents de la Chambre et du Sénat prononcent un discours.

Contrairement aux baptêmes de Philippe, Astrid et Laurent dans les années 60, celui de la princesse Elisabeth est considéré comme un événement privé et non officiel. La cérémonie se déroule dans l'intimité de la petite chapelle du domaine de Ciergnon, restaurée à l'initiative de la reine Paola. La famille royale, les comtes d'Udekem d'Acoz, le grand-duc Jean et la grande-duchesse Joséphine-Charlotte de Luxembourg assistent au baptême célébré par le cardinal Danneels. A la demande de la presse, un caméraman et un photographe ont pu immortaliser quelques instants de la messe. Tous les petits-enfants du couple royal ont eu droit à un baptême privé, contrairement aux autres monarchies européennes où l'événement est dignement fêté.

En 2001, les journalistes flamands Guy Polspoel et Pol Van den Driessche sortent leur livre "Roi et vice-roi : l'influence de la Cour et le pouvoir de Jacques van Ypersele de Strihou". Sans nier les qualités du chef de cabinet des rois Baudouin et Albert II et les grands services qu'il a rendus à la monarchie, les auteurs souhaitaient convaincre les lecteurs (et le monde politique...) que Jacques van Ypersele de Strihou était depuis trop longtemps le bras droit du chef de l'Etat. Ils étaient confortés par une déclaration du vice-premier ministre Johan Van de Lanotte ("Aucune fonction ne peut durer éternellement, pas même celle de chef de cabinet du Roi") et la réaction embarrassée du premier ministre ("Ce qu'il dit me paraît tout à fait évident, mais je ne veux rien ajouter à ce sujet"). Le gouvernement fédéral n'intervient, en effet, pas dans la nomination des collaborateurs du souverain et Guy Verhofstadt ne souhaitait pas changer cette pratique. Dans leur ouvrage, les deux auteurs suggéraient même une proposition de date pour la retraite de Jacques van Ypersele de Strihou : le 5 décembre 2001, jour de son 65ème anniversaire.

Le Roi ne s'est pas laissé influencer par les deux journalistes et son chef de cabinet a pu fêter en 2003 ses vingt années de service au Palais... Remarquons que cette longévité n'est pas respectée pour le Grand Maréchal de la Cour : Gérard Jacques (de 1993 à 1994), Lucien Buysse (de 1994 à 1997), Jan Willems (de 1997 à 2001) et Frank De Coninck (de 2002 à 2006) se sont succédés à ce poste.

Pour le sommet clôturant la présidence belge de l'Union Européenne en décembre 2001, le Roi met le château et les serres de Laeken à la disposition du gouvernement Verhofstadt Ier. C'est dans ce cadre prestigieux que se tiennent les réunions des chefs d'Etat et de gouvernement des quinze pays. Albert II les reçoit à déjeuner le premier jour du sommet et a ensuite plusieurs entretiens bilatéraux.

Dans son discours de Noël, il évoque la situation internationale : "Je ne puis m'empêcher de penser aux victimes des attentats du 11 septembre et à leurs familles si cruellement éprouvées. Comme j'ai pu le dire à ce moment à l'ambassadeur des Etats-Unis, de tels actes barbares, tuant plusieurs milliers d'innocents, constituent des attaques contre la démocratie et nous partageons la douleur de l'Amérique devant un crime que rien ne peut justifier.

A la suite de cette tragédie, une large coalition internationale s'est forgée contre le terrorisme. Nous souhaitons qu'une telle solidarité puisse se maintenir pour lutter plus efficacement encore contre d'autres menaces et injustices dans le monde. Je pense en particulier à la situation démocratique au Moyen-Orient. Elle forme comme une espèce de terreau, où la haine et la violence peuvent se développer en abondance. Je pense aussi aux souffrances des populations en Afrique centrale, touchées par la guerre civile et le cortège de privations et de maladies qu'elle entraîne avec elle. Je pense également au milliard de personnes qui souffrent de la faim dans le monde et à tous ceux qui en meurent. Je pense encore à cette nouvelle forme d'esclavage qu'est la traite des êtres humains.

Pour faire face à ces situations inacceptables, de vastes coalitions internationales sont indispensables. Pendant la présidence belge de l'Union Européenne, notre pays s'est courageusement efforcé avec ses partenaires de lutter contre ces différentes sources d'injustice, réagissant ainsi à l'égoïsme, au matérialisme et à la peur de l'autre. Je me réjouis aussi qu'au sommet de Laeken, des progrès aient été réalisés pour mieux définir l'image de notre future Union Européenne".

Et il termine ce discours de Noël en désignant son combat le plus important en tant que roi des Belges : "Pour conclure, je voudrais en cette période si propice demander à chacun d'être attentif en permanence à la préoccupation suivante : comment puis-je mieux encore être utile aux autres? Quant à moi, c'est avec cet objectif de service au pays que je poursuivrai ma tâche, dont la priorité est d'encourager son indispensable cohésion. Cette union dans le respect de la diversité est d'ailleurs clairement souhaitée par la très grande majorité des Belges".

Le 30 décembre 2001, une cérémonie marquant le futur passage à l'euro et le changement de pays président de l'Union Européenne a lieu au palais royal de Bruxelles en présence du roi Albert, du prince héritier Philippe, du roi Juan Carlos d'Espagne, du président de la Commission Européenne Romano Prodi, du premier ministre espagnol José Maria Aznar et du gouvernement belge.

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