lundi 20 août 2012

Le rôle politique du roi Albert II en 2008

Dans son discours de Nouvel An 2008 aux autorités du pays, le Roi déclare :   "Les problèmes que nous avons connus en Belgique durant la deuxième moitié de 2007 s'expliquent en partie par la recherche d'un nouvel équilibre entre le niveau fédéral et le niveau régional. Mais je suis convaincu que nous trouverons des solutions satisfaisantes car, outre les arguments rationnels, la toute grande majorité de nos citoyens comprend bien qu'être attaché à son identité régionale ou communautaire, promouvoir l'entente au sein de son pays, et oeuvrer à l'Europe de demain sont des objectifs parfaitement compatibles. C'est dans ce sens que la Belgique est parfois mentionnée comme étant un laboratoire pour l'Europe. Dans la mesure où nos diverses régions et communautés vivent harmonieusement ensemble dans une même entité, nous pouvons stimuler la construction européenne et même devenir un exemple. Mais nous devons aussi bien savoir, que nous ne serons crédibles pour encourager des progrès dans l'édification européenne, que si nous sommes en mesure de résoudre nos problèmes internes. C'est ce à quoi j'invite avec insistance toutes les autorités de notre pays. Notre tradition de compromis, de bons sens et notre créativité nous y aideront, j'en suis certain".

Fin mars 2008, le gouvernement Leterme Ier (CD&V/NVA, VLD, PS, MR et CDH) prête serment devant le Roi au château de Laeken. Un mois plus tard, il remet personnellement au château du Belvédère les insignes de Grand Cordon de l'Ordre de Léopold, la plus haute décoration belge, à son ancien premier ministre Guy Verhofstadt, qui prend une année sabatique pour voyager et rédiger un livre sur l'Europe. Les deux hommes s'apprécient et ont pris plaisir à travailler ensemble de 1999 à 2008.

Après la démission d'Yves Leterme dans la nuit du 14 au 15 juillet, Albert II entame trois jours de consultations politiques avec de très nombreuses personnes (ministres-présidents des régions et communautés, vice-premiers ministres, présidents des partis démocratiques, syndicats, président de la FEB). Il décide ensuite de refuser la démission du gouvernement fédéral et demande au trio François-Xavier de Donnéa (MR) - Raymond Langendries (CDH) - Karl-Heinz Lambertz (PS) d' "examiner de quelle manière des garanties peuvent être offertes pour entamer d'une manière crédible un dialogue institutionnel", selon les termes du communiqué diffusé par le Palais.

Suite à cette nouvelle crise politique, son discours de la fête nationale était très attendu :

"Il y a maintenant près de 15 ans que le roi Baudouin nous a quittés, mais il reste très présent dans la mémoire de nos concitoyens. Notre pays traverse, vous le savez, de sérieuses difficultés politiques, mais j'aimerais rappeler que les difficultés et les crises sont aussi des occasions de rebondir et de se resaisir. La division dans les esprits n'est pas une fatalité. C'est l'union et la tolérance dans le respect de l'identité de chaque entité fédérée qui représentent la seule voie possible dans notre société démocratique. Nous devons inventer de nouvelles formes de vivre ensemble dans notre pays.

Néanmoins, je ne voudrais pas m'étendre davantage sur nos difficultés institutionnelles présentes, mais évoquer certains thèmes qui tenaient tellement à coeur au roi Baudouin, et voir avec vous comment ils ont évolué ces quinze dernières années, et ce qu'il faut encore réaliser. Mon frère était profondément attaché aux valeurs de base de notre société, en particulier la justice, la solidarité avec les plus faibles et le respect de chaque personne.

Il était notamment préoccupé par la pauvreté. Celle-ci a pris de nouvelles formes et touche davantage de jeunes et de familles monoparentales. Elle reste aussi répandue parmi les personnes âgées. Une étude du Service Fédéral Economie montre qu'en Belgique, une personne sur 7, soit 14,7 % de la population, peut être considérée comme pauvre. Concrètement, cela signifie qu'environ un million cinq cent mille personnes vivent chez nous dans la pauvreté. Cela concerne des personnes seules avec un revenu de moins de 860 euros par mois, et des familles de 2 adultes et de 2 enfants avec un revenu mensuel de moins de 1805 euros. Ce pourcentage est plus élevé que dans nos pays voisins, et nos efforts pour le réduire significativement doivent se poursuivre avec ténacité. En effet, ne faisons-nous pas partie des pays les plus prospères de la planète? Les causes de la pauvreté sont multiples, mais l'enseignement, la formation professionnelle, l'emploi et le logement social sont des instruments privilégiés pour la combattre.

Par ailleurs, certains délits graves restent hélàs d'actualité. Ainsi la traite des êtres humains qui frappe durement les personnes les plus fragiles ne régresse pas, malgré nos dispositions légales. Comme le montre une récente étude du Centre pour l'égalité des chances, les formes que prend cette traite changent, se diversifient, et les victimes sont, pour une part, originaires de pays différents. Si le phénomène est peut-être moins visible, le combattre devrait à nouveau devenir une priorité.

D'autres grandes souffrances, dont on parle trop peu, touchent des jeunes vulnérables. Il y a d'abord la violence contre eux-mêmes. Dans notre pays, le nombre de suicides chez les jeunes demeure élevé. Une politique de prévention et d'écoute de jeunes en difficulté devrait être stimulée. De récentes données de centres de prévention dans notre pays montrent qu'un teen-ager sur 10 s'est déjà mutilé ou a essayé de se suicider. En outre, la violence de jeunes à l'endroit d'autres personnes s'est également accrue et traduit un mal-vivre dans une partie de notre société. Là aussi, une politique de prévention, centrée sur le respect de l'autre, doit être renforcée. Mais il va de soi que les autorités feront leur travail lorsque, malgré tout, la violence se manifeste effectivement, et un accompagnement adéquat de ces jeunes sera assuré.

Par ailleurs, le roi Baudouin était un avocat vigoureux de l'unité et de la cohésion du pays, dans le respect de sa diversité. Il était convaincu que le caractère multiculturel de notre pays est une richesse et un atout. Dans son dernier discours de juillet 1993, il préconisait, et je cite :  "un esprit de conciliation, de bonne volonté, de tolérance et de civisme fédéral". Il poursuivait en demandant, et je cite encore :  "que nous puissions unir nos efforts pour faire face ensemble à d'autres défis auxquels nous sommes confrontés. Parmi eux, je pense surtout à l'emploi, à la sécurité, à l'enseignement et à la construction européenne". (fin de citation). Ces propos restent évidemment d'une grande actualité, et j'invite chacun à les méditer en cette année européenne du dialogue interculturel.

Enfin, mon frère était aussi très préoccupé de voir le fossé entre les pays riches et les pays pauvres s'accroître. Est-il besoin de rappeler qu'à ce jour encore, moins de 20% de la population de notre terre bénéficie de plus de 80% du revenu mondial? Le partage équitable est un devoir de solidarité que nous devons poursuivre et renforcer. L'évolution climatique, dont l'hémisphère nord est en grande partie responsable, renforce encore ces inégalités, et la crise alimentaire mondiale accentue les difficultés de nombreux pays. La situation en Afrique, et en particulier en Afrique centrale, doit continuer à nous mobiliser. Nous ne pouvons rester indifférents aux drames humains qui s'y propagent, et spécialement aux tragédies innombrables dont les femmes et les jeunes filles sont les victimes.

Pour terminer, j'aimerais rendre hommage à la reine Fabiola qui vient de fêter son quatre-vingtième anniversaire. Au nom de tous, je la remercie pour ce qu'elle a été aux côtés du roi Baudouin pendant plus de trente ans, et pour tout ce qu'elle continue à faire. En rappelant ces quelques sujets auxquels le roi Baudouin était particulièrement sensible, il faut bien constater que les situations auxquelles il consacrait tant d'énergie se sont en partie modifiées, mais que les défis de base demeurent. Si je le souligne, c'est que chacun de nous peut contribuer à rendre notre société plus solidaire et plus juste".

A l'occasion des 15 ans de règne d'Albert II, plusieurs responsables politiques acceptent de parler de lui à la presse.

Le vice-premier ministre Didier Reynders (MR) confie :  "J'ai connu des relations du même type avec Jean Gol ou André Cools. Je l'admire beaucoup. Nos relations sont devenues presque amicales - sans exagérer : il est quand même notre roi - mais aussi paternalistes. J'apprécie beaucoup son humour et je crois qu'il tolère le mien. J'espère que notre relation est faite de confiance : je n'hésite pas à lui faire part de ce que je pense. Il est très ouvert, très direct et très bon vivant".

Le ministre d'Etat Louis Michel (MR) témoigne :  "Au plus on avance, au plus je le considère comme un très grand roi. C'est un homme courageux qui a pris la mesure de la complexité de son pays. Car il aime son pays et surtout ses habitants. Il a fait la démonstration qu'il est devenu un élément essentiel du pays, même de survie. Le Roi est guidé par le souci permanent du respect des institutions, de l'équilibre communautaire. Il m'interroge aussi souvent sur l'Afrique et le Congo. Ce n'est pas quelqu'un qui nie l'Histoire mais, comme moi, il est soucieux de la vérité historique. Il n'admet pas les critiques gratuites, les contrevérités colportées sur le rôle de la monarchie dans certains dossiers. Je ne garde que de bons souvenirs de lui. On rit de tout. Son humour est merveilleux. Il est simple, sait mettre les gens à l'aise".

Ancien ministre de la Défense, André Flahaut (PS) raconte :  "Par rapport au roi Baudouin, c'est un autre style. Albert connaît aussi bien ses dossiers que lui mais, en plus, il y a l'humour. Albert aime les jeux de mots. Il a eu l'occasion de vivre avant de devenir roi, il a pu voir la vie de ses propres yeux. J'avais un rapport particulier avec le Roi car il porte un intérêt marqué pour la Défense. Nous parlions des militaires, de la mise en place européenne, de l'Otan. Il accordait une importance particulière aux visites sur le terrain, à l'étranger aussi. Il y a notamment eu cette visite au Kosovo où nos militaires avaient retapé une vieille moto. Il leur posait beaucoup de questions spontanées, il utilise moins de notes que d'autres. Durant les audiences, il était très ouvert, pas dupe de ses conseillers. Il faut évidemment que les ministres aient le courage de s'adresser à lui directement. Le Roi sait se forger son opinion tout seul. Parfois, il peut même faire sortir ses conseillers. Non, c'est quelqu'un de très agréable".

Fin septembre, la NVA retire sa confiance à la majorité et le premier ministre Yves Leterme privilégie la survie du gouvernement fédéral, ce qui entraîne la fin du cartel CD&V/NVA. Les négociations sur la future réforme de l'Etat commencent dans la discrétion.

En octobre, le Roi reçoit en audience Ingrid Bettancourt, ancienne otage des FARC en Colombie. Elle était de passage à Bruxelles pour remercier la Belgique et l'Union Européenne de leur soutien au cours de sa longue détention.

Afin de marquer les 15 ans de règne d'Albert II, Yves Leterme profite de la fête du Roi 2008 pour convier 600 jeunes nés en 1993 à une journée d'activités ludiques et sportives, clôturées par un concert et une rencontre avec la famille royale. Le souverain a reçu un livre avec le portrait et les rêves de ces adolescents. Bref, cette commémoration des 15 ans de règne était dynamique et tournée vers l'avenir.

Yves Leterme (CD&V) en a profité pour parler du Roi aux quotidiens du groupe Sud Presse :

"Quel moment fort retenez-vous des 15 ans de règne d'Albert II?
- Ce qui me vient surtout à l'esprit, c'est le geste fort du Roi quand il a reçu les familles des victimes de Dutroux. C'était en octobre 1996, le vendredi précédant la marche blanche qui allait faire descendre 300.000 personnes dans les rues de Bruxelles. En recevant les familles au palais royal, le souverain a donné le signal d'une complète communion avec son peuple. Il a joué pleinement son rôle de médiateur de nos inquiétudes et de nos espérances.

- Vous fêtez le Roi alors que, dans le passé, vous n'avez pas toujours été tendre envers la monarchie et la famille royale. En tant que premier ministre depuis sept mois, cela a-t-il changé votre vision de l'avenir de la monarchie?
- Le Roi joue un rôle fondamental, dans un vrai respect des responsabilités de chacun. A moi l'action politique sous le contrôle du parlement. Et le souverain est un élement clé de notre société, à côté du politique.

- Pour vous, Albert II est un bon roi?
- En 15 ans, il a acquis une autorité qui va au-delà de la Constitution. On respecte Albert II, pas seulement pour la fonction qu'il occupe, mais aussi pour ce qu'il est et pour la façon dont il remplit sa fonction. En 1993, il a succédé à Baudouin qui était une figure de grande envergure. Albert II a pu être présenté comme un roi de transition, mais on peut dire aujourd'hui qu'il réussit pleinement son règne.

- La monarchie est donc un système qui fonctionne bien?
- La monarchie peut paraître anachronique à certains. Pour la Belgique, en tout cas, c'est le bon système".

Accusé d'avoir fait pression sur la justice lors du sauvetage de la banque Fortis à l'automne 2008, Yves Leterme présente à nouveau la démission de son gouvernement le 19 décembre 2008. Le Roi entame immédiatement ses consultations politiques mais les partenaires de la majorité sortante ne parviennent pas à se mettre d'accord sur la suite des événements. Le 22, Albert II charge le ministre d'Etat Wilfried Martens (CD&V) de trouver une solution à la crise qu'il évoque dans son discours télévisé de Noël :

"Notre pays est secoué par une nouvelle crise politique qui trouve son origine dans la crise financière internationale et ses répercussions en Belgique dans le domaine judiciaire. J'espère vivement que le sens des responsabilités de chacun conduira rapidement à la formation d'un nouveau gouvernement, en mesure de continuer à affronter efficacement les défis économiques, sociaux et financiers urgents de notre pays, et d'avancer dans la nécessaire réforme de l'Etat".

Le Roi est entendu :  en une semaine, Wilfried Martens parvient à convaincre les cinq partis du gouvernement sortant (CD&V, VLD, PS, MR et CDH) de travailler ensemble jusqu'à la fin de la législature en 2011 sous la conduite d'Herman Van Rompuy (CD&V), nommé formateur par Albert II le 28 décembre. Deux jours plus tard, le gouvernement Van Rompuy Ier prête serment au château de Laeken devant le Roi qui aura connu trois premiers ministres différents au cours de l'année 2008!

Dans son discours de Noël 2008, Albert II évoque aussi la situation économique et se montre pédagogue :  "La Belgique, comme l'ensemble du monde, est secouée par la crise financière la plus sérieuse depuis les années 30. Celle-ci trouve son origine dans le développement de produits financiers incontrôlés, liés à des prêts hypothécaires risqués aux Etats-Unis. Ils étaient tellement compliqués et sophistiqués que la majorité des responsables financiers ne parvenait plus à en déterminer la valeur réelle. Ces produits, dits toxiques, ont néanmoins été mis sur le marché. Ils furent acquis par des institutions financières dans le monde entier, à la recherche de marges de profits toujours plus grandes. Face à la débâcle financière et après un premier réflexe de chacun pour soi, les autorités européennes et les responsables internationaux ont rapidement réagi en prenant des mesures drastiques pour rétablir la confiance.

Les conséquences de cette crise sur l'économie sont sérieuses et préoccupantes. Nos autorités publiques mettent tout en oeuvre pour en limiter l'impact négatif, en particulier sur l'emploi. Dans cette perspective, l'enseignement et la formation technique sont de première importance. Les partenaires sociaux auront également un rôle essentiel à jouer. Nous devons aussi tirer les leçons de cette crise financière pour qu'elle ne puisse plus jamais se reproduire. A ce propos, il me semble nécessaire de soumettre tous les produits financiers à un contrôle efficace et de procéder à la création d'un organisme régulateur européen indépendant.

Refusons fermement le retour au chacun pour soi. Mettons cette crise à profit pour créer de nouvelles manières d'agir ensemble, tant sur le plan européen qu'au niveau mondial, comme ce fut d'ailleurs le cas lors de la conférence de Bretton Woods en 1944. Rappelons aussi que la finance doit être au service de l'économie, et celle-ci au service de l'homme. Enfin, cette crise financière a su mobiliser dans les pays développés de gigantesques moyens financiers, mais n'oublions pas de réaliser également la nécessaire protection des plus faibles chez nous et dans le tiers-monde. En effet, ils n'ont aucune responsabilité dans cette crise mais ils risquent néanmoins d'être parmi les premières victimes".

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