lundi 24 octobre 2011

Le rôle politique du roi Albert II en 1996 (2ème partie)

La semaine suivante, le Palais annonce que le Roi avait de Châteauneuf-de-Grasse téléphoné aux parents d'An et Eefje, disparues à Ostende un an plus tôt. La presse francophone critiqua ce soudain soutien aux parents des deux Flamandes. Le 3 septembre, on retrouve les corps d'An et Eefje à Jumet dans la propriété d'un complice de Dutroux. Tout le pays se retrouve une nouvelle fois en deuil. Les parents des deux victimes acceptent un représentant du Roi aux funérailles, malgré un protocole désuet et inadapté à de telles circonstances.

Entretemps, revenus de vacances, les souverains reçoivent longuement durant plusieurs jours les familles des nombreux enfants disparus, le ministre de la Justice Stefaan De Clerck, Marie-France Botte, les responsables de l'asbl Marc et Corine, et le magistrat national André Vandoren. Les parents de Julie et Mélissa acceptent l'invitation et règlent leur différend avec le Roi, qui s'engage à ne plus signer de grâce royale sans avoir eu connaissance au préalable du dossier du détenu. Certains observateurs affirment que ce serait la reine Paola, profondément choquée par l'affaire Dutroux, qui aurait suggéré à son époux de recevoir les parents au palais royal. Au cours de leur règne, c'est la seule fois où la Reine a participé aux audiences du Roi.

Dans le livre "Paola : de la dolce vita à la couronne" de Mario Danneels, Betty Marchal (la maman d'An) raconte cette rencontre : "Au palais, Paul a longuement raconté notre histoire. Nous avons été reçus pendant 1h30, ce qui est rare pour une audience. Mais le Roi et la Reine prenaient leur temps. Ils étaient intéressés par le récit des événements. Ils nous ont posé des questions. Paul aussi, ce qui est contraire au protocole. Et il a clarifié certains points. Le secrétaire personnel du Roi devait prendre force notes et j'avais l'impression qu'elles n'étaient pas destinées à finir dans la corbeille à papier. La Reine a même pleuré. Je peux simplement en conclure qu'elle est un être humain comme les autres. Ce n'est pas parce qu'on est une reine que l'on ne peut plus avoir de sentiments comme les autres gens. Elle était profondément indignée en apprenant que l'enquête avait été une succession de gaffes. C'est inouï la façon dont cette enquête a été menée ou plutôt n'a pas été menée. Paola a elle-même trois enfants et je pense qu'elle essayait de se représenter quel drame c'était pour nous".

Nabela Ben Aïssa, la soeur de Loubna, témoigne dans son livre "Au nom de ma soeur" : "Je m'y suis rendue avec mes parents et je dois avouer que le contact s'est passé autrement que ce à quoi je m'attendais. Avant de mettre le pied au palais, je pensais que ce serait une rencontre très froide, très formelle. Au contraire, j'ai vraiment ressenti la préoccupation du Roi et de la Reine. J'ai l'impression qu'aussi bien lui qu'elle, un peu comme Monsieur Tout-le-Monde, ont vécu ces disparitions une à une et n'ont pas ressenti l'atrocité du drame de chacune des familles. Quand nous leur avons expliqué petit à petit notre histoire, comment l'enquête s'était passée, ils ont été fort touchés. Ils le montraient sans gêne, tout simplement. Cela n'avait plus rien de formel. Je crois que c'était vraiment sincère".

Dans le premier numéro de "La Marche Blanche" paru en juin 1997, Carine Russo (la maman de Mélissa) écrit : "Des milliers de personnes veulent nous dire qu'ils ne peuvent pas comprendre, pour nous aider ainsi à affronter la cruelle réalité. Ceux que nous rencontrons ne parlent plus qu'avec les yeux. Même Paola, épouse, mère et souveraine, dans le palais où nous nous trouvons un peu plus tard. Paola, qui est avant tout le symbole de la féminité, de la douceur et du charme, tourne maintenant dans la ronde, émue jusqu'aux larmes. Elle commet ces petites maladresses qui la rendent tellement plus humaine, plus authentique. Paola, une reine qui paraissait si lointaine et qui est soudain si proche. Une femme de chair et de sang qui nous regarde, éperdue d'impuissance, et qui ne sait plus que dire".

Au terme de ces audiences, le Palais diffuse le 10 septembre 1996 un communiqué qui ne passe pas inaperçu :

"Ce midi, le Roi a reçu le ministre de la Justice pour lui transmettre une liste d'observations et de questions suite aux rencontres qu'il a eues avec les familles. Le Roi a rappelé qu'une clarté totale doit être faite sur ce drame, ses origines et toutes ses ramifications. Sur le plan national, le Roi s'est engagé vis-à-vis des familles des victimes à poursuivre avec elles, ensemble avec le ministre de la Justice, des spécialistes et des hauts fonctionnaires compétents, un dialogue concret sur les mesures prises et à prendre pour combattre la pédophilie et la traite des êtres humains chez nous, en Europe et dans le monde. Une première réunion aura lieu en octobre.

Il est en outre certain que sans porter atteinte à l'indépendance du pouvoir judiciaire, essentielle à notre démocratie, une réflexion de fond doit être conduite et poursuivie, qui doit mener à une justice plus humaine et plus efficace. Elle doit aussi mettre en place les contrôles internes et externes, et une formation plus adéquate pour permettre au pouvoir judiciaire de mieux faire face à l'évolution de la criminalité. Il ne s'agit pas de généraliser les critiques mais de corriger et d'améliorer ce qui doit l'être là où c'est nécessaire. Tous ceux qui sont engagés dans les enquêtes judiciaires doivent être encouragés à poursuivre leurs efforts jusqu'au bout.

Sur le plan international, une réunion des ministres de la Justice et de l'Intérieur des pays de l'Union Européenne se tiendra à la fin de ce mois et sera consacrée notamment à la répression de la pédophilie et la traite des êtres humains. Nos ministres y préciseront un certain nombre de mesures concrètes prises par la Belgique et qui devraient être renforcées à l'échelle européenne. Une autre action sera également menée au sein des Nations Unies pour combattre ces fléaux à l'échelle mondiale. Le ministre de la Justice a également informé le Roi des résultats des réunions concernant l'enquête sur l'assassinat du ministre d'Etat André Cools. Là aussi, toute la clarté doit être faite".

Si la presse salue cette prise de position énergique d'Albert II, certains constitutionnalistes et le président du PRL Louis Michel estiment que le Roi dépasse son rôle constitutionnel et que le débat sur la pédophilie doit se tenir au parlement et non au palais royal. Il faut cependant noter que ce communiqué inédit avait reçu l'aval du gouvernement Dehaene II. Des observateurs font aussi remarquer que c'était la première fois que le Palais transgressait le secret du contenu des colloques singuliers du souverain ("On ne dévoile pas la Couronne"), surtout lorsqu'un ministre y est rappelé à l'ordre.

Le 2 octobre, la reine Paola assiste à Bruxelles à une après-midi d'information sur les droits de l'enfant dans certaines procédures juridiques. Début octobre, le Roi reçoit à nouveau en audience Marie-France Botte et le magistrat national André Vandoren, mais aussi Patsy Sörensen (échevine écologiste qui se bat contre le trafic d'êtres humains à Anvers) et Sophie Wirtz (présidente de l'asbl Mouvement du Nid qui lutte contre la prostitution des jeunes). En cette période troublée, le ministre de la Justice Stefaan De Clerck est convoqué au palais royal les 30 août, 6 septembre, 10 septembre, 18 septembre, 4 octobre et 10 octobre!

Comme convenu, le Roi, la Reine et le ministre de la Justice organisent le 18 octobre une grande table ronde au palais royal. Les parents des enfants disparus et les experts de la Commission Nationale contre l'exploitation sexuelle des enfants avaient été conviés. Albert II prononce un discours critique sur le système judiciaire, ce qui irrite un certain nombre de magistrats qui boudent les Te Deum organisés dans tout le pays le 15 novembre pour la fête du Roi :

"Ce que nous avons vécu en Belgique avec la disparition et la mort d'enfants innocents dans des circonstances horribles constitue une véritable tragédie nationale. Je le répète : une clarté totale doit être faite sur ce drame, ses origines et toutes ses ramifications, et cela dans un délai raisonnable. La Reine et moi sommes convaincus que cette tragédie doit maintenant être l'occasion d'un sursaut moral et d'un changement profond dans notre pays. Cela suppose d'abord de la part de chaque autorité une attitude d'humilité et de remise en question. Une des tâches essentielles de l'Etat est d'assurer la sécurité de tous les citoyens, et en particulier les plus vulnérables : nos enfants. Il faut reconnaître que dans ce cas ce fut un échec, de nombreuses erreurs ont été commises, et dans les contacts avec les familles des victimes, il y a eu un manque d'humanité.

Ecouter attentivement les familles des victimes, tirer des conclusions de leurs témoignages, voilà ce qu'il faut faire pour stimuler le changement. C'est une raison importante de notre rencontre cet après-midi. Le changement est aussi l'affaire de chaque citoyen. Il suppose l'engagement de tous. Ce qui s'est passé doit nous convaincre que le citoyen responsable en collaborant avec d'autres, notamment avec les services de sécurité, peut contribuer à éviter beaucoup de drames. Je pense aux personnes qui ont donné le signalement du véhicule ayant servi à l'enlèvement de Bertrix. Elles ont permis à des enquêteurs efficaces et motivés de faire des progrès décisifs et d'éviter d'autres crimes. Je pense aussi aux volontaires et aux associations qui assistent des citoyens et leurs familles dans leurs contacts avec la Justice.

Le changement sera une oeuvre de longue haleine, mais il se fera, j'en suis convaincu. Il faudra persévérer, tenir bon, car changer les mentalités et les règles de la société ne s'accomplit pas du jour au lendemain. Il faudra aussi rester vigilant pour ne pas tomber dans l'ornière. Suivre et accompagner ce changement, c'est une autre raison de notre rencontre d'aujourd'hui. Nous garderons à l'avenir le contact avec les familles.

Je voudrais aussi m'adresser à celles et ceux d'entre vous qui organisent la marche blanche de solidarité de dimanche à Bruxelles. Par votre initiative, vous voulez attirer l'attention de toute la Nation sur ce qui doit changer dans notre société pour que la sécurité et la dignité des enfants soit respectée partout. Je vous encourage à le faire dans un esprit constructif et de respect de nos institutions démocratiques. Lutter pour empêcher que d'autres enfants ne soient victimes de maltraitance, ici mais aussi ailleurs dans le monde, c'est l'engagement que nous prenons, la Reine et moi, vis-à-vis de tous ceux qui souffrent de la disparition ou de la mort d'un enfant".

Après ce discours, le ministre de la Justice Stefaan De Clerck expose les mesures déjà prises par le gouvernement et celles qui restaient à prendre. La Commission Nationale contre l'exploitation sexuelle des enfants a ensuite été mise sur pied. Puis, les parents ont pu formuler leurs observations et poser des questions. Pour clôturer cette table ronde, nos souverains ont offert une réception à la septantaine d'invités.

Le 20 octobre 1996, jour de la marche blanche qui a vu défiler 325.000 personnes dans les rues de Bruxelles, nos souverains s'envolent pour leur voyage d'Etat au Japon prévu de longue date. Le Roi y confie au ministre des Affaires étrangères Eric Derycke son étonnement face à l'ampleur de cette marche et sa joie de voir la solidarité entre tous les Belges.

Au cours de ces semaines agitées, Stefaan De Clerck a été très proche du couple royal et avait compris que le gouvernement fédéral avait besoin du soutien symbolique du chef de l'Etat, afin d'éviter des troubles dans le pays. En juillet 2003, il témoigna au journal "La Libre Belgique" :

"Le communiqué du Roi vous a-t-il surpris?
- C'est une communication qui a suscité des réactions aussi au sein du gouvernement. Mais il a couvert le Roi sans aucun problème. Le Roi avait très bien analysé la situation. Cela a été accepté par les responsables politiques. C'était un peu exceptionnel mais la situation était exceptionnelle. Le pays était très secoué. Il était adéquat que le Roi intervienne d'une manière forte.
- La communication fonctionnait-elle bien entre le Palais et la rue de la Loi?
- Il y a eu des contacts très intenses, presque journaliers, entre le Roi (et la Reine, j'insiste, parce que c'était aussi exceptionnel) et les responsables politiques depuis la mi-août jusqu'au 20 octobre 1996, date de la marche blanche. Les souverains ont reçu ensemble les parents de toutes les victimes. Tout s'est fait en collaboration avec le cabinet de la justice, comme les deux tables rondes. Il me semble que c'est le dossier que les souverains ont suivi le plus attentivement.
- Estimez-vous que cet intérêt du Palais a été positif?
- Oui. Cela a joué une toute grande importance. Je pense que c'est grâce à la table ronde qui s'est tenue au palais le 18 octobre et au discours du Roi devant les caméras de télévision que la manifestation prévue deux jours plus tard est devenue une marche blanche. Cela a apporté de la sérénité au dossier et permis d'éviter une manifestation violente. Les parents sont sortis du palais avec un message positif".

Le 14 décembre, la reine Paola assiste à Bruxelles à la Journée Mondiale "Prostitution des jeunes : tous, acteurs de prévention" organisée par l'asbl Mouvement du Nid. Elle avait demandé à Marie-Noëlle Bouzet, la maman d'Elisabeth Brichet (disparue en 1989 à Saint-Servais), de l'y accompagner. En cette fin d'année 1996, le couple royal rencontre les parents de Christel Dispa, une fillette enlevée, violée et assassinée dans les années 80. Le Roi reçoit en audience en décembre le président de la commission de la Chambre sur la disparition d'enfants Marc Verwilghen, le ministre de la Justice Stefaan De Clerck, le directeur général de l'administration des établissements pénitentiaires Jacques Devlieghere, ainsi que des responsables de l'asbl SOS Enfants et de l'asbl SOS Incest.

A année exceptionnelle, discours de Noël exceptionnel : le Roi consacre l'intégralité de son allocution aux événements tragiques du second semestre de 1996. Il énonce notamment en douze points les souhaits des Belges (lui y compris) :

"Nous voulons que dans notre pays et partout dans le monde l'éducation des enfants devienne une priorité et que leur dignité soit respectée.
Nous voulons un pays où parents et enfants dialoguent, passent plus de temps ensemble, cheminent ensemble.
Nous voulons une société où les médias audiovisuels et la publicité montrent moins de violence et respectent davantage la femme en ne la considérant pas comme un objet.
Nous voulons que la poursuite de la richesse matérielle soit moins prioritaire dans l'existence et que les joies simples de la vie, notamment celles de la famille, y occupent une plus grande place.
Nous voulons un pays où les familles immigrées soient pleinement intégrées dans notre vie nationale, comme ce fut le cas à l'occasion de la marche blanche.
Nous voulons qu'à tous les niveaux, la solidarité soit plus réelle et que les égoïsmes personnels ou collectifs ainsi que le racisme ne trouvent plus leur place.
Nous voulons un pays qui soit plus solidaire aussi avec ceux qui souffrent dans le monde et notamment les réfugiés en Afrique centrale.
Nous voulons que la justice soit plus humaine, plus efficace et que le secret de l'instruction soit respecté.
Nous voulons un pays où Flamands, Wallons et Bruxellois marchent ensemble, côte à côte, comme ils le firent dans la marche blanche.
Nous voulons que tous ceux qui exercent une autorité publique soient intègres et se considèrent au service de la population.
Nous voulons une société où se développe une nouvelle forme de citoyenneté responsable et où chacun est disposé à s'engager concrètement.
Bref, nous voulons que le respect de chaque personne humaine soit une attitude naturelle de chacun".

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